Quand je suis allée à New-York en octobre dernier je savais que Woody Allen jouait tous les lundis dans un club de jazz de l'Upper East Side, le Carlyle Cafe, qui fait lui-même parti du Rosewood hotel. 

J'avais trouvé les informations sur internet, avait fait une mini crise cardiaque devant les prix de réservation, avait décidé que c'était quand même un truc à faire au moins une fois dans une vie, avais tenté de réserver une table, m'étais faite renvoyer dans mes filets parce qu'ils n'acceptent pas de réservation pour les gens seuls. 
Pas d'amis, pas de jazz!
La seule solution c'était d'arriver extrêmement en avance et d'espérer avoir une place debout au fond de la salle près du bar, avec vue sur les riches assis aux petites tables devant, et sur la scène, et sur les musiciens.
Honnêtement, la salle étant super petite, on passe un chouette moment quand même.
Je me suis donc retrouvée à tenter de faire la queue trois heures avant l'ouverture des portes au milieu d'une foule terriblement passive-agressive (il s'agit du système "premier arrivé-premier servi", du coup les gens sont prêts à se manger les uns les autres pour ne pas perdre leur place).
Comme à chaque fois que je vais voir un film de Woody Allen j'ai l'impression de plonger dans une dimension parallèle où les gens dont ils se moquent le plus, dont il dénoncent les hypocrisies d'une façon sans appel, semblent être des plus grands fans. 
Je ne vais pas me désigner comme fan, du coup, mais depuis  "Meurtre Mystérieux à Manhattan" que ma mère m'avait emmené voir quand j'avais 11 ans je crois, j'ai vu et revu énormément de ses films (parfois, sur un malentendu, j'en comprends même un bout ou deux). J'ai lu des livres et des interviews et ce qu'il dit me parle beaucoup, me fait réfléchir, m'accompagne aussi. 
"Match Point" est un chef-d'œuvre absolu, "Scoop" est à hurler de rire, je ne me lasse pas du bel hommage de "To Rome with Love" aux maîtres italiens et "Midnight in Paris" est d'une telle délicatesse. Pour parler des films plus anciens j'ai du voir "Manhattan" trente fois (pour la photo de Gordon Willis)(en gros je ne suis à New-York que pour ça), puis je conseille aussi "Annie Hall" ou "Tombe les filles et tais-toi", qui sont un peu le parfait manuel du couple (si tu souhaites tout rater bien sûr).
Un jour, je me dis que j'aurai l'âge pour regarder "Crime et délits".
Pour en revenir à octobre dernier il y avait des gens normaux et calmes, dans cette file sans fin, mais bien sûr ce n'était pas eux qui me marchaient dessus, piaillaient des inepties à tue-tête et me donnais envie d'être née dans un autre siècle sur une autre planète.
Cette foire d'empoigne feutrée s'est terminée quand tout le monde, au compte-goutte et alors que le concert avait déjà commencé, a finalement pu rentrer.
Le concert? Eh bien... Il fallait y être. Une petite salle, un club de jazz en sous-sol, des musiciens serrés sur leurs chaises étriquées, ils rigolent et jazzent à tout va, la salle a payé des centaines et des centaines de dollars, tourne le dos à la scène pour prendre des selfies mal éclairés, ceux qui sont déjà bourrés sont encore plus relous si c'est possible, quand Diane Keaton est passée dans la salle les gens se sont jetés sur elle, et les serveurs de se convertir en gardes du corps.
Hier, jusqu'en milieu d'après-midi je n'étais pas sûre de vouloir y retourner. 
La peur, quoi. 
Et puis finalement, la victoire de l'espoir sur l'expérience, j'ai décidé de retenter ma chance. 
Cette fois-ci je suis arrivée extra en avance, je me suis cramponnée au dernier arrivé et n'ai laisse personne me passer devant. Le portier, avec le regard fatigué du mec qui doit gérer tous les lundis du monde une foule d'andouilles en délire, nous a gentiment fait comprendre qu'il restait des heures avant le show, que c'était mieux si on allait attendre au bar, allez les enfants, faut pas rester là, vous faites un peu pitié quand même.
Comme j'étais dans la file entre un jeune et sexy monsieur en costume, et un cinquantenaire et sexy autre monsieur en costume, il y a eu une méprise amusante.
J'avais discuté avec chacun des deux, échangé trois mots, expliqué comment l'attente avait été terrible en octobre dernier. Quand le portier nous a proposé de nous disperser, le jeune homme est parti de son côté. Je ne savais pas trop où aller moi-même, le monsieur plus âgé m'a alors demandé si j'allais suivre mon mari.
Gnnn?
On a passé deux minutes à rigoler sur la méprise, je me demande toujours comment il a pu penser qu'on était ensemble. Je n'ai peut-être pas la vision la plus optimiste du couple qui soit, mais sachant que j'avais ostensiblement tourné le dos à ce type pour être sûre qu'il ne me passait pas devant dans la file, on aurait été un couple sacrément à problème. 
J'ai atterri au bar avec ce Pierce Brosnan latino-américain (si, c'est possible, fais un effort d'imagination quand même), et on a bavardé comme des gens civilisés.
De loin il avait l'air plus que WASP (Pierce Brosnan est irlandais je rappelle) mais j'ai appris plein de truc sur le Chili, et après l'avoir entendu bavarder avec tous les serveurs en espagnol (puis m'expliquer ensuite d'où venait chacun d'entre eux), ça n'a fait que confirmer ce que j'avais entrevu la dernière fois que j'étais venue: New-York est 99% latino.
Le portier est revenu nous chercher, il avait une place pour nous, on ne serait pas debouts derrière le bar.
Pour ce qu'on en a compris après, manager de salle c'est encore plus risqué que diplomate au Moyen-Orient. Tu dois gérer ta salle comme une chorégraphie de hip-hop en terrain miné, placer les gens c'est bien plus difficile que séquencer de l'atome, et ce portier est venu nous chercher en personne parce qu'il a cru que nous étions un couple et qu'il était vital pour lui de nous coller à la dernière petite table dans un coin. 
On aurait dû rester debout avec la plèbe, mais sur ce malentendu on a pu assister au show avec de meilleures places. Parce qu'on avait l'air d'un couple et que ça faisait joli dans la salle.
Sois mignonne ma fille, souris et cramponne toi au mec d'à côté, qui ne fait pas trop peur et a une belle cravate. C'est comme ça que tu t'en sortiras. Et n'espère pas que la société va considérer que tu es là toute seule, une femme c'est accompagnée voyons.
(Coco Chanel, si tu me lis, arrête de rire steuplé).
Le concert fut super chouette. Dans mon petit coin j'avais une vue quasi complète de la scène, j'ai fait quelques photos bien (mais avec mon véritable appareil, je n'ai rien à montrer depuis mon téléphone d'où je tape cette note) et j'ai encore une fois tellement apprécié la musique.
Le contraste entre les musiciens qui riaient entre eux, s'interpelaient entre les morceaux, lançaient des plaisanteries au public, et le reste de l'assistance qui avait l'air d'être là sur une belle erreur de casting m'a tellement moins choquée et mentalement épuisée que la dernière fois.
Hier je demandais sur mon blog pourquoi est-ce qu'on refait les mêmes choses alors qu'on sait très bien qu'on ne retrouvera pas les mêmes sentiments.
 
Ben parce que c'est rigolo, tiens. C'est rigolo quand la vie nous donne un ticket en plus, nous laisse passer le gorille de l'entrée et nous donne accès à la représentation de la deuxième chance.
 
Savoir que j'allais me retrouver face à un magma d'andouilles a tellement diminué le choc. Je n'imaginais pas que je passerai la soirée à discuter avec des gens sympas (vu que je suis à la sociabilité ce que Nadine Morano est à la délicatesse: une grosse naze), et pourtant entre temps le jeune homme sexy du début (mon premier mari, t'sais) était revenu, lui aussi ramené par le colbak par le portier, mais assis en toute fin du bar parce qu'on vous le dit, les célibataires c'est la plaie. On l'a reconnu et interpelé, on a passé le temps qui restait avant le concert à discuter. 
 
Assister à ce concert étrange une deuxième fois assoit encore plus l'idée que quelque part, et pour tous les autres lundis à venir, tant qu'il y aura du jazz et tant qu'il y aura New-York, Woody Allen rigole avec Eddie Davis et son jazz band.
 
Et ça, je ne l'aurais pas autant ancré dans mon petit esprit si je n'étais pas revenue​. Dans mes traces et pour la deuxième fois.