J'aime cette expression, en ce qu'elle dit qu'on va vers quelque chose. Si on ne va pas en rajeunissant c'est qu'on va en vieillissant. Alors ça veut dire qu'on bouge.

Les plus perspicaces d'entre vous auront beau jeu de souligner que là où on va tous c'est le cimetière, mais ce n'est pas comme si j'avais le pouvoir de changer quoi que ce soit, alors je vais plutôt continuer.

C'était hier, et en descendant les escaliers du métro je me revois en train de me demander ce que ça me fera à l'intérieur le jour où je dirai "quand j'étais jeune" en le pensant.

En ce moment, si je dis "quand j'étais jeune" je veux référer au temps où j'étais étudiante. J'ai eu le bac il y a 16 ans, cela représente une autre époque de ma vie. Pourtant si je dis "quand j'étais jeune" le sens de cette expression ne s'inscrit pas vraiment en moi, et de toute façon les gens vont me regarder de travers.

Car pour des raisons que je n'arrive pas à pointer du doigt, je fais beaucoup plus jeune que mon âge. Généralement les gens me donnent 8 à 10 ans de moins.
On pourrait dire que, vivant dans cette société conne et sexiste qui est la nôtre, c'est un avantage. En tant que femme je me dois d'être jeune et fraîche le plus longtemps possible parce qu'après hop, hop, juste une piqure par-ici, hop, hop, on cache ces vilaines ridules, hop, hop, on fait attention, hop, hop, on ne va pas se laisser aller, hop, hop, le rouge corail c'est fou comme ça rajeunit, hop, hop, on n'a plus l'âge pour les imprimés.

Il n'y a que deux âges pour une femme, quand ça va encore un peu puis quand ça ne va plus.

Mais en vrai ça me pose question. Et j'ai l'impression que ne pas porter sur le visage les 35 ans que j'ai déjà passés cache ici un problème.

Je lis Saint-Exupéry en ce moment qui écrit, alors qu'il a 40 ans, dans une lettre à un ami: "Je ne suis ni vieux ni jeune. Je suis celui qui passe de la jeunesse à la vieillesse. je suis quelque chose qui se forme. Je suis un vieillissement".

"Quelque chose qui se forme" me parle, comme si en ce moment je voyais des parts s'extraire d'un tout, des os se calcifier, et dessiner un contour qui est sans doute le mien puisque je n'en distingue pas d'autre.

Je n'ai pas l'impression d'être active en cela et de faire des choix, comme si tout ce que je décidais était attendu de la part d'une femme de ma génération. Mes loisirs? Ceux de l'époque. Mon métier? Sociologiquement prévisible. Mes voyages? Là où tout le monde va.
Quand j'ai un peu l'impression de sortir de la norme et de ne plus être une statistique je réalise que mes amies autour ont le même profil, car on s'est retrouvées ensemble et qu'on se serre entre nous. Le petit groupe de celles qui ne font pas la majorité, certes, mais qui se ressemblent entre elles.

Alors ma vie ce ne sont pas les choix que je fais, les directions dans lesquelles je vais, mais plutôt les choses que je refuse.

J'apparais en creux.

 

*

Il y a quelques mois je me promenais dans le showroom d'Ikea et je me disais, en passant devant les faux appartements recréés à l'échelle, devant les fauteuils en cuir qui veulent imiter les vrais, devant les cuisines intégrées qui ne tiendront que le temps de leur garantie, devant les lits superposés pour entasser adultes et enfants dans si peu de mètres carré, la tristesse de ces existence petites et de ces vies bornées de la chambre à la cuisine en se cognant dans le couloir d'où débordent les chaussures mal rangées.

Quand je suis arrivée devant ce studio.

28m², dit l'affiche. Une photo de jeune fille en dessous. Et à l'intérieur, tout ce dont j'ai toujours rêvé.

Ce petit salon, avec des rangements d'un côté, un petit bureau de l'autre, en haut la mezzanine pour aller dormir, la petite table pour manger, à peine de quoi se faufiler jusqu'à la cuisine, dans laquelle on s'affairera seule car il n'y a pas de place pour deux. La salle de bain, un mouchoir de poche blanc et lumineux, l'entrée petite car, détail pratique, on y a ajouté des rangements.

J'en aurais pleuré, en ouvrant les tiroirs pour mieux découvrir les aménagements proposés dedans, de toucher du doigt quelque chose qui me plaisait si fort mais avait été pensé par d'autres. Comme si j'étais transparente, interchangeable, prévisible, bête enfin.

C'est maintenant la troisième fois que je retourne à Ikea depuis et, même s'il n'y a plus le choc de la première impression, je m'arrête dans cet appartement témoin de rien du tout si ce n'est du fait que tirée à des millions d'exemplaires à travers le monde je ne désire rien de plus qu'une image vendue à travers la planête à d'autres individualités factices comme moi.
À en crever, je voudrais pouvoir refermer la porte de ce studio et dire "c'est chez moi". À en crever, je voudrais ne jamais avoir eu envie de ça.

Il y a moyen de s'user le corps avec des tâches trop lourdes, des métiers épuisants, la maladie et le manque de soins. Alors après avoir accédé à une petite marge confortable où j'ai enfin les sous pour me payer le dentiste, découvrir combien c'est facile de s'user de médiocrité, de petites habitudes, d'objets à la mode jusqu'à ce qu'ils ne le soient plus, eh bien c'est d'une tristesse.

De nos jours, les spécialistes s'entendent bien sur le fait que c'est notre poursuite du bonheur qui nous rend malheureux, et que la lutte pour la survie ayant depuis longtemps laissée place à la grande bataille pour donner du sens à tout, on ne peut qu'être perdants devant tant de choix car on n'aura jamais fait le bon.

C'est donc à dire que même ma dépression est tirée à des millions d'exemplaires.

 

*

En ce moment, je suis prof remplaçante, employée d'une agence qui m'envoit dans une école ou une autre, payée à la journée si je travaille et pas payée le reste du temps.

Tous les matins je me lève à 6h15, je me prépare, je me maquille, je mange mes tartines. A 7h10 j'appelle l'agence, pour dire de vive voix que je suis disponible et prête à partir.
Pour être mise sur la liste.
Ils me rappellent normalement vers 7h25, 7h30. Je leur donne mon assentiment par téléphone, je dois partir tout de suite, je reçois un mail qui a valeur de contrat avec l'adresse de l'école, qui est à 60 minutes de chez moi, il m'en faudra 80 ou 90, j'aurai dû arriver à 8h15, je m'excuse.
Si tout ce passe bien j'ai gagné £130, soit £100 après impots.
Car je suis prof qualifiée.


Si j'accepte un travail de prof assistante, non qualifiée, c'est £70 brut. Après impots je ne sais pas, sans doute £50.
Comme je suis à chaque fois envoyée à l'autre bout de Londres je peux au jour le jour faire le calcul de ce que m'ont coûté les transports (lundi £11.60, mardi £6.80, mercredi £8.80, aujourd'hui je suis restée chez moi).

Parce qu'on m'a proposé une journée de prof assistante, donc après impots ça aurait fait £50, et j'avais déjà £10 de transports.
J'ai poliment refusée.
Parce que je suis fatiguée.
J'ai mal aux pieds de marcher dans les couloirs du métro, de rester debout toute la journée dans des chaussures étroites, j'ai mal à la gorge de forcer ma voix, de crier pour n'être ni entendue ni obéie. Être prof remplaçante c'est me faire enquiquiner par de tout petits morveux qui ont l'arrogance et non l'avenir devant eux. Dans le reste de la classe il y a ceux qui vont s'en sortir mais moi je dois négocier pendant 55 minutes cinq fois par jour avec les pauvres petits idiots utiles du système. La peine que j'ai pour eux, mais un peu de crainte aussi, parce que les gens malheureux finissent toujours par faire du mal aux autres. Je ne leur souhaite par leur futur. Je ne souhaite pas non plus la société qu'ils vont occuper plus que construire.

Alors voilà, peut-être que quand j'étais jeune j'aurais accepté. Mais il y a quelque chose qui s'est passé, je ne sais pas. "Je ne suis ni vieux ni jeune. Je suis celui qui passe de la jeunesse à la vieillesse. je suis quelque chose qui se forme. Je suis un vieillissement" et là je commence à fatiguer.
Une bonne fatigue, une qui me fera bientôt vouloir et aller vers autre chose. J'espère.