Le nerf de la guerre (1/2)
Si tu demandes à Google il te le dira : £1=1,20€.
Ce qui en soit n’est pas faux.
Si tu débarques avec tes euros à Londres pour le week end on va se baser à peu près là-dessus pour te les changer.
(Renseigne-toi quand même sur la meilleur façon de les transformer en livres, je n’y comprends rien moi-même, je sais juste que passer par les bureaux de change va te coûter une belle commission, alors que si tu te rends au grand Marks&Spencer sur Oxford Circus tu éviteras le problème)(puis tu pourras claquer tes sous direct dans ledit magasin)(la chance)(mais peut-être que selon ta banque et ta carte bancaire ce sera mieux pour toi de retirer direct au distributeur)(tu vois, c’est bien compliqué tout ça).
Pourtant, tout cela ne nous dit rien sur le niveau de vie et le pouvoir d’achat.
Parce que maintenant que je vis et que je travaille ici, les conversions je n’y pense plus.
En fait, pour tous mes achats quotidiens, £1 égale 1€ et puis c’est tout. Le litre de lait frais est à £1,10, la boîte de dix œufs bio à £3, la tablette de chocolat à £1,30 et le kilo de pommes de terre à £1,50. La paire de collants £8, le vernis à ongles £9, les baskets £45, la crème pour le visage £8,95, le stylo mine ultra fine noir pour dessiner des dalmas £3,10.
(Chais pas, j’avais envie de te filer une liste de prix comme ça, en fait).
On est exactement dans les mêmes prix qu’en France. Je ne cherche plus à comparer, je remplace le sigle £ par le sigle € et tout va bien.
Mais certaines choses sont très chères : les transports. £130/mois pour rejoindre le centre depuis ma banlieue.
Sauf que d’autres choses sont très correctes : les fringues. £35 la veste de tailleur super classe chez Marks&Spencer, £17,50 la jupe assortie. (Mon dernier achat festif en vue d’un entretien d’embauche important)(et de ceux d’après si on ne me retient pas sur ce poste).
Clarks en Angleterre est beaucoup moins cher que Clarks en France. Chez Primark le t-shirt ne coûte rien du tout (mais je n’y vais pas, c’est tout de même de la vile qualité, Marks&Spencer est pour l’instant ma meilleure découverte avec des petites vestes en coton à £15 ou des hauts vraiment jolis à £12)(et la qualité est meilleure).
Enfin le logement, à peu près impossible de se trouver un toit (en colocation) à moins de £500/mois à Londres même en zone 3 (donc dans la bonne lointaine banlieue, hein). Je t’avoue que j’ai eu une chance incroyable de trouver la maison où je vis et où je paie bien moins, mais ma chambre fait 8 m2, ma fenêtre donne sur un mur, on est six à partager cinq chambres, une cuisine et deux salles de bain.
Maintenant, histoire de rattacher tous ces prix à quelque chose, parlons de mon salaire.
Je suis payée £6,50/h. Dans la boulangerie où j’ai travaillé un mois c’était £6,30.
En gros, entre £6 et £7 pour tous les vendeurs et serveurs que tu croiseras, même si le magasin est ultra chic et que tout le monde est en uniforme il n’y a absolument aucune raison que les employés soient payés plus.
(Chez Harrods les employés du Food Hall portent des cravates et des chapeaux de paille)(dans tes rêves tu me feras porter une cravate et un chapeau de paille, salopard de capitalisme).
Je n’ai réussi qu’à décrocher un temps partiel (le temps complet ici c’est 40h et c’est extrêmement dur à trouver, les employeurs préfèrent avoir plus d’employés à temps partiel et pouvoir facilement les remplacer le cas échéant)(que toute l’équipe dans laquelle je bosse passe son temps à se plaindre de ça et n’en est un peu rien à fiche des jours de congés supplémentaires n’est sans doute qu’un détail).
Je travaille 30h/semaine, donc, réparties sur quatre jours, avec un emploi du temps changeant à chaque fois, nécessairement un des deux jours du week-end travaillé (et l’autre non)(mais changeant à chaque fois, l’ai précisé ?) je suis censée arriver sans aucun problème si je veux bien y mettre de la bonne volonté à me trouver un second job, s’pas ?
Mon salaire : £845.
Sont prélevées £35 d’impôts et £25 pour l’assurance maladie.
(Je n'ai toujours pas réussi à comprendre comment étaient calculés les impots, une employée de HM Revenue & Customs m'avait dit que jusqu'à £622/mois on ne payait rien, puis qu'ensuite 20% du salaire restant était prélevé, tu remarqueras que ça ne colle pas avec ce que je paie, donc je reste dans l'expectative).
T’ayant donc longuement expliqué combien pour les dépenses du quotidien (nourriture, cosmétiques) £1 égale 1€, combien pour les achats ultra exceptionnels (vêtements, chaussures) c’est légèrement moins cher mais combien pour le logement, les charges ou les transports c’est carrément du suicide, je tiens à attirer ton attention sur le fait que vivre à Londres avec moins de £800/mois (on arrête de penser « conversion livre/euros ») c’est comme vivre à Paris avec moins de 800€/mois.
Et j’y arrive.
Alors applause, please.
Et je ne suis pas « étudiante » ou « vivant d’aides sociales », je suis travailleuse, je prends le métro quatre à cinq fois par semaine, j’ai des fringues à acheter et à entretenir vu que je suis en contact avec les clients, il n’y as pas de tickets resto ou d’aide aux transports, aux dernières nouvelles je n’ai pas de mutuelle avec mon emploi (j’espère quand même qu’ils cotisent pour ma retraite, les ordures)(même si je me doute bien que le jour où je rentre en France ce que j’aurais pu travailler ailleurs ne sera pas considéré).
Je ne raconte pas ça pour faire pleurer Margot, j’ai la chance d’avoir des diplômes et je suis maintenant à la recherche de quelque chose de mieux. Mais tellement de gens n’ont pas d’autres horizons que de peut-être un jour devenir « chef vendeur » et recevoir 10% d’augmentation.
Je veux juste bien que tu saches, lecteur à qui on a répété « à Londres en trois jours tu trouves du boulot, faciiiile » que c’était peut-être mieux avant la crise, mais que maintenant c’est comme partout pareil : pourri.
(J’te préviens quand même, avant que tu ne te tires une balle, la note suivante parle exactement du même sujet mais en beaucoup plus rigolo)(stay tuned).
"312 sacs à main et un chien"
Lyon, novembre 2011

(Parce que le truc le mieux de toute la photo c'est juste celui qui n'est pas à vendre, tu vois).
Un vrai teckel
Cher lecteur, peut-être le sais-tu, mais avec son allure de saucisse de Strasbourg montée sur cure-dents à roulettes le teckel est en fait un redoutable chien de chasse.
Ici, donc, notre spécimen personnel familial de redoutable cure-dent chien de chasse.

S’il existe le modèle poil ras, le modèle poil long, et le modèle mega hirsute poil dur (nous on a voulu le modèle chanteur de rock alors on a pris le dernier cité) ils ont tous en commun d’être très très mignons.
Crée au XIX siècle, de toutes pièces et à partir du Schnauzer, du balai brosse et de sans doute plein d’autres sortes de chiens sa forme allongée intéressait les chasseurs de blaireaux, car correctement entrainé le teckel a la forme exacte pour s’introduire dans le terrier d’icelui, i foutre une mega pâté d’enfer et ressortir en trainant le pauvre animal par les narines.
Non correctement entrainé c’est le teckel qui se prend la rouste de sa vie par le blaireau en furie et ça finit généralement très mal.
L’instinct je n’y comprends rien, mais il faut reconnaître que même sans jamais avoir été dressée notre chienne a un flair incroyable et piste 19 sangliers, 32 faisans et 43 lapins minimum chaque fois qu’on la sort pour pisser.
D’où le fait qu’on préfère la tenir en laisse. (Elle est pas dressée on vous dit, elle finirait piétinée à mort par des lapereaux, ce serait moche).

« Mais attends, Aurélia, viens-tu de parler de sangliers ? C’est que c’est gros ces bêtes-là, environ 50 fois plus que le maigrichon teckel censé lui courir après, je te ferais dire ».
Mais non lecteur, c’est moi qui te fais dire, en fait le teckel, grâce à une endurance hors pair (et une inconscience au-delà de l’imaginable) n’a absolument pas peur du gibier gigantesque de nos sous-bois frétillants. La chasse aux cerfs c’est son dada !
Infatigable et bourrin comme pas deux il court, court, court à travers la campagne et sur des kilomètres, épuisant le cervidé de ses morsures incessantes, parfois les crocs plantés à même la gorge de la pauvre bête, ne lâchant l’affaire que lorsque l’énorme animal s’écroule d’épuisement, mortellement terrassé et sans doute intellectuellement dégoûté.
(Oui, le teckel a un don naturel pour faire rendre gorge à son prochain, on devrait tous les faire bosser aux impôts moi je dis, finie la fraude, terminée l’évasion fiscale en Suisse).
Oh, bien sûr tout ça c’est « en meute », hein. Comme ça quand il y a un problème, hop, super easy de dénoncer le petit camarade qui-n’a-pas-bien-effectué-la-manœuvre-en-triangle-pour-rabbatre-le-gibier-chef-c’est-pas-moi-je-vous-dis-chef.
Voilà qui définit bien la mentalité de l’animal, tiens.

Tout ça pour te dire que moi c’est pendant dix jours que j’ai couru après mon manager, pour qu’il me paie les heures que j’avais effectuées. On était trois, dans la meute, on avait reçu un bulletin de paie plutôt délirant, et on n’était pas trop contents.
(C’est un nouveau boulot, c’est toujours vendeuse, mais plus dans l’alimentaire, pour moi les boulangeries c’est plus que fini)(je te raconterai).
On a fini par se mettre d’accord sur nos récriminations mais le manager il disait que non, on avait été correctement payés. Il a dit que c’était les impôts qui nous avaient trop pris. Alors j’y suis allée, aux impôts, j’ai perdu trois kilos vu le stress et la concentration qu’il m’a fallu pour suivre leurs raisonnements tordus, et j’ai tout compris. J’ai tout compris que ce mois-là je n’avais même pas été taxée, et que donc c’était bien la boîte qui se trompait. Je l’ai dit à mes petits camarades. Finalement, après avoir échangé quelques mails avec la maison-mère vu que j’avais insisté lourdement, le manager a sorti des sous en cash de la caisse et nous a fait signer des reçus. £400 pour un collègue, £300 pour l’autre collègue et pour moi.
Sauf que j’ai encore fait les calculs, et que ça ne collait toujours pas.
(Et puis ce n’était pas un peu au pifomètre, des sommes pareilles, non?).
Là on a un premier teckel qui a lâché, je suis au regret de le constater et qui a dit, malgré toute mon insistance (« mais t’es sûûr de chez sûûûûr de chez sûûûûûr?????? ») qu’avec les sous en cash ajoutés, là, c’est bon, il avait son salaire. Mais ce n’était pas vrai, pare que lui et moi on travaille le même nombre d’heures par semaine, et qu’il lui manquait plein de fric.
Le second teckel aussi donnait des signes de fatigue, à coup de « non mais j’ai pas vérifié mon bulletin, là, mais je crois que bon ». Le lendemain « ah mais là je n’ai toujours pas pensé à prendre mon bulletin mais quand même, je crois que ça va, là ».
Pardon mais heureusement que le troisième teckel mononeuronal que je suis n’a rien lâché (et a sans doute agrandi son ulcère à l’estomac mais c’est un autre problème).

Hier, alors que depuis le matin 9h40 je me baladais avec mon bulletin de paie dans la poche, attendant le moment propice pour glapir après le manager et ne le trouvant pas (le moment propice, parce que le manager oui, il était là, toujours là, mais jamais disponible, tiens donc), il était 16h15 quand il me lance que c’est mon tour de prendre ma pause. « Ah mais juste avant je voudrais te dire que… » je réponds. Et je sors mon petit papier bleu. « J’ai recompté je ne sais pas combien de fois, avec ce que j’ai reçu en décembre et les sous en liquide que tu m’as donné, ça ne fait toujours pas le compte », je fais. « Bon on va régler ça parce que ça commence à être LONG» il réplique. « Et pour moi encore plus », je conclue, le sourcil fier et la mâchoire serrée (tel Clint Eastwood mon -toujours- modèle).
Il a appelé la personne en charge de nos salaires en Allemagne. Parce que c'est une entreprise allemande. Ils ont parlé en allemand. J’ai fait 7 ans d’allemand à l’école. Ça m’a servi, tiens. (C’est bien la première fois de ma vie d’ailleurs mais bon)(je ne dis pas que l’allemand ne sert à rien, c’est une langue superbe –j’écoute Arte juste pour le son- et une culture qui en jette, et une cuisine qui n’a pas d’égale (des saucisses à foison et des pommes de terre comme s’il en pleuvait, bon sang) je dis juste que dans ma petite vie personnelle personne ne m’a jamais demandé d’en faire quoi que ce soit)(de la langue allemande, voyons, pas des saucisses et des pommes de terre).
Bon enfin, pour conclure cette histoire parce que là on s’éternise un peu dans les saucisses, j’ajoute juste que la gentille dame en Allemagne elle a réalisé qu’elle ne savait pas compter (c’est nouillon pour une comptable, hein), que mes collègues et moi-même on avait tous été enregistrés à moins d’heures hebdomadaires que ce qu’on faisait vraiment, que les jours de congés ne nous avaient pas été payés, et que tout ça serait régularisé avec la paie de janvier.
Et en raccrochant le manager il répétait « what a mistake, what a mistake » et il ne me regardait plus de haut parce que je lui réclamais des sous.

Je crois qu’il n’y a pas vraiment de morale universelle à cette histoire, je crois qu’on peut juste en déduire que les managers ne savent pas compter, que les comptables ne savent pas compter, et que ma gentille maîtresse du CP qui m’a si bien appris à faire les additions et les multiplications a complètement sauvé mon beefsteack sur ce coup-là.
Ce billet de blog est dédié à une certaine chienne teckel qui est capable de couiner, de gratter, de frétiller, de racler, de frotter, de renâcler, de gratouiller, de tapoter, d’arracher et de pester tant qu’on ne lui accorde pas le droit de finir sa nuit sur le dessus de lit.
De mes parents.
Qui luttent, qui luttent, et qui finissent pas céder.
Parce qu’on ne s’oppose pas à l’opiniâtreté d’une telle chasseuse de sangliers.

(Dans l’âme, hein, parce que dans la réalité il faudra que je vous raconte comment elle se fait mener à la baguette par la tortue du jardin)(mais c’est une autre histoire, pour un autre jour, là je dois y aller, j’entends l’appel des pommes de terre au four).

Et puis il y a eu le Dernier Jour
Quand je suis arrivée je me réjouissais de faire un « middle shift », un horaire de milieu de journée, ni le stress d’arriver tôt le matin, ni la fatigue de finir avec toutes ces tâches de ménage le soir. Surtout les deux collègues avec qui je m’entendais le mieux faisaient les mêmes horaires que moi, on allait pouvoir un peu rigoler ensemble.
Rigoler ? Lourde erreur. Toute l’équipe d’encadrement avait l’air de s’être donné le mot. Brimades, remarques sournoises, disputes à ciel ouvert, personne ne travaillait assez bien, tout aurait dû être terminé depuis longtemps déjà.
Entre deux séances de vaisselle je glisse à Collègue Sympa que je pense que je vais démissionner sous peu. Je suis en période dite « de probation », je peux quitter ou me faire vider n’importe quand. Il me répond que lui donne justement son préavis dans une heure, il est là depuis deux ans et dois deux semaines de travail avant de pouvoir partir. Il me donne les coordonnées de plusieurs sites internet pour trouver du boulot.
Comme je finis à 17h (le magasin ferme à 19h30)(et ensuite on reste ben… jusqu’à ce que tout soit propre)(et ça peut prendre du temps) ça veut dire que la collègue restante, très chouette et que j’ai vraiment plaisir à avoir à mes côtés ce soir-là, va devoir faire une très très grosse fermeture toute seule, parce qu’évidement l’atroce manager (vouiii, Gollum, elle était là tous les jours je te dis) ne sait que donner des ordres et ne l’aidera pas, tandis que d’autres managers participent tout à fait aux tâches du soir.
Ma fin de journée approche, Gollum en ballerines me donne des listes de choses à faire alors qu’il est évident que je n’aurais jamais le temps, et cinq minutes avant la fin je lui demande si je peux rester une heure de plus pour aider à fermer le magasin. (Je l’avais bien sûr déjà fait très souvent, sachant qu’on est payé à l’heure le but c’est de multiplier les suppléments)(« travailler plus pour gagner plus », ça ne te dit donc rien ?).
C’est avec un gracieux sourire qu’elle refuse, surtout parce que la vendeuse qui reste ce soir-là vient de la remettre à sa place sèchement, et qu’en restant une heure de plus je faciliterais sa tâche, ce qui serait intolérable.
C’était mesquin et prévisible, alors je m’active de toutes mes forces pour terminer quelques petites choses que ma collègue n’aura donc pas à faire, et alors que je suis en train de préparer deux cafés latte (hé, c’est une COMMANDE, je ne peux quand même pas dire aux clients d’aller se faire fiche, non ?)(ah si ? Je peux ?) l’autre malade me saute sur le râble et me dit « maintenant tu dois PARTIR, c’est FINI, tu n’es plus payée, là !! ».
Le lendemain je savais que j’étais de repos, pour finir la semaine en travaillant dimanche. J’avais prévu d’attendre ce jour-là, jour où on a enfin nos emplois du temps pour la semaine d’après, pour décider si je quittais vraiment ou pas.
Mais il y a des réponses qui s’imposent d’elle-même.
J’ai enlevé mon tablier, je suis descendue dans la réserve récupérer mes affaires, quand je suis remontée dans le magasin j’ai souhaité bonne chance à ma collègue à qui j’avais fait part de mon intention de fuir au plus vite (et qui m’avait bien encouragée), on a échangé un grand sourire et je suis partie.
La manager folle était sur la terrasse, en train de servir des clients. « Good bye Aure, see you tomorrow » a-t-elle glapi de sa voix de crécelle.
Je n’ai pas répondu, je ne me suis même pas retournée, je marchais 10 centimètres au-dessus du sol, j’étais Audrey Hepburn dans My Fair Lady, Roger Federer sur les pelouses de Wimbledon (Roger est TRES gracieux je signale).
Environ une heure plus tard, en sortant du métro, j’ai pris mon téléphone, et j’ai appelé la Grande Cheffe Numéro 1 de la boite. Elle était sur répondeur, je lui ai simplement dit que je démissionnais, que je la rappellerai plus tard.
C’est en fait elle qui m’a recontactée cinq minutes après, n’ayant pas écouté mon message ou le prétendant, je ne sais pas… Ce fut Grand, ce fut Beau, ce fut Calme, j’ai simplement répété que je quittais mon job, que je voulais savoir comment j’allais être payée pour ces trois semaines de travail, et que j’avais deux tabliers à leur rendre. Elle n’a pas cherché à me demander pourquoi je partais, je ne lui aurais de toute façon pas répondu.
Quand j’ai raccroché j’étais juste bien.
Il y a encore quelques centaines d’euros qui se courent après sur mon compte bancaire, j’ai un master d’histoire et assez de qualifications pour prétendre à quelque chose de mieux.
C’est juste que, tu comprends, personne n’a à me manquer de respect, pas à £6,30 de l’heure, mais pas à £63,00 non plus.
Et ça, j’aurais pu le clamer haut et fort depuis des années, mais j’ai peut-être eu besoin de venir à Londres pour le réaliser.

Le retour de la vengeance
Le lendemain je me suis vraiment reposée, puis le jour d’après je suis retournée travailler. Dans le grand magasin, bien sûr, on ne me voulait plus dans l'autre. Et c’est avec horreur que j’ai réalisé en consultant l’emploi du temps que j’allais passer l’après-midi entière avec la manager folle et une nouvelle qui partirait vers 18h, me laissant fermer le magasin avec l’autre Gollum répugnante.
L’un après l’autres les collègues du matin ont fini leur service et sont partis en me souhaitant bonne chance, mais j’avais vraiment mal au ventre rien qu’en pensant à ce qui m’attendait. J’avais un tout p’tit peu les larmes aux yeux en fait, je me sentais vacillante.
Et puis tout d’un coup tout s’est illuminé. (Oué, je sais, je vois un peu la Vierge tous les deux jours, ces derniers temps, mais attends, tu vas comprendre, c’est rigolo). Ce n’était pas à moi de regretter amèrement ce tête à tête répugnant, c’était elle qui allait se mordre les doigts d’avoir été mise en planning avec moi.
J’ai vraiment renversé la vapeur, virage à 180°, je suis passée de petit ragondin freluquet à fichue hyène en furie, ce fut grandiose.
J’ai alors perdu tout le temps qu’il était humainement possible de perdre, j’ai été inefficace en courant dans tous les sens, je me suis affairée à être inutile, j’ai multiplié les conneries en glapissant des excuses.
Au bout d’un moment elle a commencé à comprendre que je me fichais de sa gueule. Elle a répété nombre et nombre de fois « on est en retard, on est en retard, tu aurais dû faire ça il y a deux heures », et moi j’ouvrais des yeux grands comme des soucoupes et je disais « ah bon ? Mais pourquoi tu ne me l’a pas dit ?? ».
Elle a été obligée de faire certaines tâches normalement dévolues aux vendeuses, et quand elle me répétait « I’m doing your job ! I’m doing your job ! » c’était juste tellement bon que j’avais du mal à ne pas éclater de rire. A la fin, en nage et avec jamais que deux heures (deux heures !!!) de retard sur l’horaire prévu, je lui ai dit, les yeux dans les yeux et levant les bras au ciel « mais tu comprends, c’est la première fois que je fais cette fermeture toute seule, alors pour une première c’était plutôt super, non ? ».
Elle était tellement estomaquée, c’était ultime.
Je suis rentrée chez moi, extatique et crevée, pliée de rire à l’idée de raconter tout ça le lendemain aux collègues.
Franchement, tu sais quoi, pour me caractériser ce soir-là il ne restait plus qu’un seul mot.
NIGHTMARE.
Du carrot cake et des larmes (un billet plein d'émotion)
Encore affectée au très très gros magasin qui allait terminer ma formation, j’avais quand même déjà effectué deux jours complets de travail dans ce qui serait ensuite mon magasin de référence. Ça s’était bien passé. Alors que j’étais de repos, la store manager du lieu m’a appelée un jour vers 12h45 pour remplacer en urgence un collègue. Je n’avais aucune envie de venir, je m’apprêtais à savourer mes deux jours de repos de la semaine (et consécutifs en plus !) mais j’avais besoin d’argent alors… j’ai dit oui.
Bien moins fréquenté que le magasin où j’étais formée, ce second shop était minuscule. Nous n’étions pas une équipe de 8 ou 10 personnes comme dans l’autre, mais juste deux. La cheffe et moi. Elle organisait, j’obéissais, elle consultait son téléphone, je lavais la vaisselle.
Normal, quoi.
L’après-midi se déroulait correctement, j’étais toujours à l’affut d’une table à débarrasser ou d’un coup de chiffon à donner, quand un client m’a demandé un sandwich, qu’il a souhaité toasté. J’ai glissé la boustifaille dans le grill, et j’ai jeté sans faire exprès un coup d’œil sur l’écran d’ordi posé juste à côté. J’ai eu le temps d’apercevoir le nom de l’area manager numéro 1, la Cheffe de Tout le Monde Entier, quoi. C’était la store manager du lieu, celle qui se trouvait à trois mètres de moi, qui lui écrivait un mail. « Oh you can’t figure! I had an aweful afternoon with Aureliane (nightmare) that’s why I was unable to… ». Je n’ai pas continué. J’ai juste relu. Et relu.
“Nightmare”. Depuis tout à l’heure la cheffe qui me souriait pensait que j’étais un nightmare.
Il me restait plus de cinq heures de travail à passer avec elle, et je te promets que pendant ces trois cent minutes je n’ai pas pensé à autre chose.
Niveau boulot, j’étais irréprochable, surtout pour une qui avait commencé depuis juste deux semaines. En tant que personne ben… « T’as un problème avec les grosses, Madame ? Ou alors c’est juste parce que je me teins en rousse ? ». C’est la pensée qui m’a traversée l’esprit : « là si j’étais noire je hurlerais au racisme ». C’était injuste, on aurait dit que c’était ma gueule qui ne lui revenait pas.
Plus le temps a passé, plus elle est devenue odieuse.
Environ une heure après, elle m’annonçait qu’elle avait discuté avec la Grande Cheffe et que les deux jours que j’étais censée effectuer dans ce magasin était annulés. A moi de voir avec l’autre si j’avais à aller travailler dans l’autre shop, pour le coup.
N’ayant jamais fermé ce magasin je n’avais aucune idée du timing, ce qui ne l’empêchait pas de me donner chaque ordre en levant les yeux aux ciels, comme si seule une débile mentale vraiment bien entamée n’aurait pas su qu’à 18h45 ici on rentre les chaises de la terrasse, non mais vraiment.
Elle m’avait ordonné de changer le sac de la poubelle, et alors que je tendais la main pour sortir du placard un nouveau rouleau de plastic bags elle a hurlé « Aureliane ! » en me tendant un rouleau déjà entamé que je n’avais pas vu. Parce que tu comprends, c’est carrément la Vie de l’Entreprise qui est en jeu, quand une débutante a l’outrecuidance d’entamer un nouveau rouleau sans finir l’ancien.
C’était tellement énorme, injuste et entrecoupé d’épisodes à peu près normaux voire carrément gentils (« oh, on jette ce carrot cake ce soir, ça te dirait de récupérer ces deux parts ? Comment, tu n’as jamais goûté ? Oh tu vas voir, il est exceptionnel, je te le mets dans une boite ») que j’ai très vite arrêté d’essayer de comprendre.
Entre petite phrases assassines et remarques presque sympas on a fermé le magasin, et alors que j’avais empilé toutes les chaises en fer de la terrasse (une bonne vingtaine) j’ai eu l’incroyable insolence de ne pas savoir où les placer exactement. D’un geste sec elle a tiré l’énorme tas de métal. Et me l’a fait tomber sur le doigt. J’ai eu tellement mal que je n’ai même pas couiné, j’étais vraiment muette de douleur.
Elle s’est effondrée en excuses, complètement désolée et répétant des « sorry sorry » sans s’arrêter mais alors là hors de question de sortir un « aha ce n’est pas grave », je me suis contenté de me tenir le doigt en silence, reproche vivant stoïque et souffreteux.
Elle m’a alors dit qu’elle finirait la fermeture toute seule, que je pouvais rentrer maintenant, et en me penchant pour prendre mon sac à main et ma boite à gâteaux je me suis souvenue, d’un coup et tout en même temps, de l’argent qui était encore en France sur mon livret A, de combien j’avais travaillé dur pendant un an pour le mettre de côté, et de comment je m’étais jurée de ne jamais refaire l’esclave ici à Londres.
Elle m’a sorti des « see you soon » et autres « have a good night », j’ai juste dit « good bye » en sachant que je ne la reverrai jamais, parce que maintenant c’était fini, je démissionnais.
Je lui ai tourné le dos, j’ai fait quatre pas en direction du métro, et je me suis mise à pleurer.
Mais alors un truc de fou, genre une demi-heure de gros sanglots dans le métro, pardon à mes compagnons de voyage ce jour-là, parce que j’ai beau être française quand je pleure ce n’est pas vraiment Catherine Deneuve.
Je ne te raconte pas tout ça pour que tu aies pitié de moi, aussi paradoxal que ça paraisse je n’étais pas triste à ce moment-là. Je suis assez lacrymale comme fille, c’est aussi pour moi une façon d’évacuer toutes mes tensions. Elle avait été si injuste, si odieuse, elle m’avait traité de nightmare dans mon dos, je voulais juste que toute cette crasse que je m’étais prise dans la tête sorte de moi.
« Il faut s’endurcir sans jamais se départir de sa tendresse », s’exclama un jour Ernesto Guevara entre deux guérillas.
« Carrément, gros », je lui réponds.
Parce que d’accord, je peux temporairement me changer en CLINT EASTWOOD LA TERREUR QUI SERRE LES MACHOIRES (je l’ai prouvé il y a peu, tout de même) je ne suis pas en train de devenir une autre personne. La haine au jour le jour, l’injustice à la con, les petites techniques pour déstabiliser les employés, les traiter comme des merdes pour les faire obéir, ça ne peut pas passer par moi.
Je ne suis pas dupe quand je fais le larbin, mais ça ne me donne pas envie de gravir les échelons pour devenir comme eux.
Est-ce que c’est parce que les gens montent en grade qu’ils deviennent des trous du cul ? Ou parce qu’ils étaient déjà des trous du cul qu’ils acceptent de devenir chefs ?
Oh, wait, je crois que la réponse vient de s’imposer d’elle-même.
Gollum
Cette boulangerie n’était donc pas une chaine, mais une entreprise avec plusieurs magasins. J’étais censé faire ma formation dans un des plus gros shops, vraiment loin de chez moi (obligée de partir 1h15 avant ma prise de poste, de retour à la maison environ 1h30 après la fin du travail, j’étais jouasse) pour ensuite rejoindre un autre magasin un peu plus près (juste 50 minutes de trajet, bonheur et ticket de métro en folie), j’avais hâte.
Tu sais, il y a des gens qui ont les mains moites, parce que la paume des mains c’est un endroit où on transpire, tous, et disons que pour certains d’entre nous c’est un peu plus important que la moyenne, quoi. Moi je m’en fiche, je n’oserais pas me moquer d’un phénomène qui nous échappe, hein ! Mais la shift manager dont je vais te parler aujourd’hui, comment dire... Elle était moite. Sa voix était moite. Son comportement était moite. Sa haine, sa méchanceté, sa folie étaient moites. Ni chair ni poisson, avec un physique de petit garçon de 12 ans plutôt maigre et une voix de fillette de 4 ans tellement crispante, chez une femme dans la trentaine ça fait très vite malsain. Les yeux écarquillés en permanence, un sourire d’une oreille à l’autre, la première fois que je l’ai vue j’ai voulu me tourner vers les autres et dire « mais euh… C’est une blague, là ? ».
Gollum en leggings, ça fait vraiment un choc.
J’étais en formation, elle était cheffe, je devais la suivre partout, et j’ai passé ma première journée à me pincer toutes les 5 minutes en me disant « non attends, c’est la barrière de la langue, cette fille n’est pas REELLEMENT en train de te parler comme à une merde, c’est juste toi qui ne comprends pas ».
Le truc le plus horrible c’était qu’elle avait passé son temps à me TOUCHER.
Elle me tapotait le bras en laissant sa main dessus pour avoir mon attention. Elle se posait à côté de moi, la main sur mon épaule, en discutant de la différence entre les pains spéciaux alignés devant nous.
Quand je ne trouvais pas un prix sur l’écran de la caisse enregistreuse, elle venait se placer derrière moi et posait sa main à plat dans mon dos.
Trau-ma-ti-sée.
Le soir-même, repartant vers le métro avec une collègue française avec qui j’avais sympathisé en douze secondes j’ai appris qu’elle était comme ça avec tout le monde, depuis le début, que tous les gens l’envoyaient chier, que la hiérarchie ne la supportait pas non plus, qu’elle était foldingue, malsaine et que tout le monde l’évitait.
Ah.
Le premier jour j’étais un peu sonnée, d’accord, mais inutile de préciser que dès le lendemain à chaque fois qu’elle m’approchait je faisais des bonds de un mètre de côté juste pour lui échapper. Avec plus ou moins de succès, mais j’étais quand même fière de moi.

Puis un jour ce fut intolérable, j’étais en train d’encaisser l’argent que me tendais une cliente, quand ce mollusque en caleçon long m’a posé la main dans le dos. Je me suis tournée, j’ai articulé « you had to stop to touch me right now » et comme elle n’a pas enlevé sa main, j’ai attrapé son bras pour le lui envoyer violement dans la yeule. Moment de joie intense.
Je rends la monnaie à la cliente, la répugnante manager s’éloigne, et environ une minute après une collègue vient me voir et me dit que je suis attendue au bureau pour « discuter ».
Ah.
J’arrive au bureau, les poings faits. La folle est assise, tout sourire, elle ne me demande pas de m’assoir à côté d’elle, non, elle TAPOTE la chaise pour me montrer ce que je dois faire. Je veux dire, à part quand on s’adresse à un chien, quand est-ce qu’on agit comme ça ?
Je m’assois, la toise, et attend.
Elle me demande si je vais bien. Je lui dis que je vais très bien. Elle me demande si quelque chose me dérange. Je lui dis que non. Elle me demande pourquoi j’ai agi comme ça devant la cliente. Je lui demande de quoi elle peut bien parler.
Au début de l’entretien j’étais complètement bouleversée, à l’intérieur ça bouillonait de stress, je ne savais même pas comment exprimer ce que je ressentais en français, alors dans la langue de Shakespeare, tu imagines. C’est terrible d’être en permanence obligée de translater ce que tu ressens, avec les quelques centaines de mots que tu bafouilles dans une langue inconnue, alors qu’en français j’ai des MILLIONS de mots de vocabulaire. Depuis que je suis ici je n’emploie que des expressions bateau, j’ai appris l’anglais avec les séries, je sais dire « upset » et « angry » mais ma vie va un peu au-delà et c’est tellement dur à expliquer. « Comme si on m’avait coupé la langue et que je ne pouvais plus m’exprimer vraiment » c’est violent mais c’est une image qui m’est venue à l’esprit un jour où j’ai tenté de comprendre ce qui m’arrivait.
J’étais assise à quelques centimètres de cette tordue, j’avais plein d’émotions en moi qui me submergeaient, la colère, surtout, mais j’étais aussi terriblement mal à l’aise, et puis d’un coup ce fut Beau, ce fut Grand, ce fut Juste, ça s’inscrivit en Lettres de Feu dans mon petit cerveau mort de trouille : « hé grosse, c’est elle qui doit s’excuser, tu n’as pas à t’écraser, on s’en bat les flancs qu’elle gagne plus que toi, en temps qu’être humain c’est une sous merde, tu n’as pas à céder un pouce de terrain ».
Quand j’ai ouvert la bouche j’avais les tripes tordues mais je n’ai pas bafouillé une seconde, j’ai pris la parole et j’ai bien choisi mes mots, ça ressemblait à quelque chose comme « I don’t know if it’s a habit in your country to touch people but I think it’s DISGUSTING. I accept to be touched by people I know, people I like. But you, you don’t have to touch me, because it’s DISGUSTING. Yes, really, if I had to choose one word about your behaviour it’s DISGUSTING”.
Ahahaha, je me relis et j’adore, je te jure que j’ai employé le mot “disgusting” au moins cinq ou six fois, toujours en majuscules, et je voyais son visage se décomposer à chaque coup. J’ai fait des phrases hyper simples, hyper courtes, le but c’était juste de mettre « disgusting » à chaque bout, c’était tellement bon de voir sa tête.
Je n’ai pas écouté sa réponse, je me suis contenté de la regarder droit dans les yeux, genre psychopathe de films hollywoodiens, la bouche fermée et les mâchoires serrées. Je n’ai pas perdu une seconde d’attention pour me demander ce qu’elle racontait, j’ai juste vu ses joues devenir rouges, sa bouche se tordre dans des sourires étranges, et ses mains s’agiter dans tous les sens.
C’est la première (et jusqu’ici unique) fois de ma vie où je me suis comportée comme Clint Eastwood quand il joue le flic coriace et implacable. Face à moi j’avais de la vermine et mes mâchoires serrées disaient tout mon mépris.
C’était énorme.
Dude, j’ai l’air de rigoler, mais je te jure que les gens qui me connaissent même de très près ne m’ont jamais vue comme ça. Dans ma tête ça a été un feu d’artifice, moi qui ressemble habituellement à une petite serpillière mouillée dès qu’il s’agit d’avoir une explication avec quelqu’un, moi qui continue à penser qu’en faisait un grand sourire on arrive à tout dans la vie (je sais, je sais…) je suis passée du personnage de Woody Allen qui bafouille, qui s’embrouille, qui se perd dans ses explications puis qui détale en courant à Arnold Schwarzenegger en mode malade mental et si j’avais les oreilles qui bourdonnaient pas mal je te jure que je n’ai rien lâché, il n’y a pas eu de prisonniers.
Après, bien sûr, j’ai prétexté un besoin urgent de faire la vaisselle pour me retrouver seule dans la cuisine en tête à tête avec le dishwasher, et toute la dialectique Allenienne m’est retombée dessus. « ça va ? » a demandé Collègue Sympa. « Hhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh ! » j’ai répondu en me tenant le ventre.
Elle ne m’a plus jamais touchée.
Elle a continué à tâter les autres sales assistants, mais même quand on était trois répartis sur un mètre carré, qu’elle devait passer entre nous avec un plateau chargé dans les mains, elle s’écrasait contre mes pauvres collègues en laissant juste un centimètre entre elle et moi, rien n’était dit et tout était là, plus jamais je ne l’ai sentie me frôler.
La valeur travail
Donc ouf, ça y est, j’ai démissionné. Non parce que je travaillais, là, tu sais ?
Attends, on reprend tout depuis le début.
Arriver à Londres en plein mois de juillet c’était idiot, personne n’embauche au mois d’août, je n’ai essuyé que des refus devant mes CV impeccables, et au bout de plusieurs semaines j’ai vraiment commencé à angoisser.
Au début j’avais des exigences : pas de bars moches avec des patrons louches, pas de petites gargottes qui sentent la fritasse, pas de McDo géant avec la musique à fond et les néons dans la tête.
A la fin, crois-moi, je prenais tout.
J’ai fini par trouver du travail. En boulangerie, exactement ce que je ne voulais pas, mais ça faisait presque deux mois que j’étais arrivée à Londres, que je cherchais dans tous les sens, que j’avais distribué des dizaines de CV, que j’avais candidaté en vain sur je ne sais combien de sites internet, que je crevais de trouille et que rien ne venait.
J’ai fait des essais, j’ai bossé gratuit, j’ai attendu qu’on me rappelle. Parfois pour des postes vraiment pourris, mais il y a eu aussi un emploi de responsable dans un magasin de choix qui m’a fait rêver pendant presque un mois (un autre candidat me fut préféré à deux mètres de la ligne d’arrivée, alors que j’avais passé plein d’étapes du recrutement avec succès) alors quand on m’a donné le feu vert pour gagner £6,30 de l’heure en servant des « chocolate chips muffins » surgelés à peine décongelés hors de prix j’ai dit : « oui ».
J’ai rapidement découvert que dans cette boite la hiérarchie était à mourir de rire.
J’explique.
Il y avait la valetaille, nous, les sales assistants, habillés en noir et qui portaient un tablier. Moi j’étais contente, ma garde-robe regorgeant de fringues noires et le tablier c’était super vu le métier salissant que c’était, ça me permettrait de ne pas passer deux heures à passer de la lessive sur chaque tâche de chaque t-shirts tous les soirs.
Ensuite, juste au-dessus, il y avait les shift managers, chefs d’équipe si tu veux. Eux aussi étaient habillés en noir, avec leurs propres fringues, mais pas de tablier. Un jour, absolument morte de chaud, j’ai demandé à la store manager (encore au-dessus, habillée de sombre, mais qui avait le droit de porter d’autres couleurs genre marine ou anthracite) si je pouvais ne pas porter ledit tablier. C’était toujours une couche de tissus en moins. Elle a dit oui. Quand elle a eu fini ses heures, que la shift manager de l’après-midi est arrivée pour la remplacer, cette jeune péronnelle à peine promue depuis quelques jours s’est tournée vers moi et m’a demandé au nom de quoi je ne portais pas la tenue réglementaire. Je me suis expliquée, avec de grands sourires et de grandes exclamations. « Ahah, j’ai compris, non mais ça va, vraiment, aha, pas de problèmes » répondit-elle, gênée d’être prise en flagrant délit de « je me la pète » devant le vile peuple en uniforme parce que la troisième employée lui jetait des regards un peu trop moqueurs. Elle, ça faisait trois jours environ qu’elle était montée en grade, ça la faisait bien suer qu’on puisse penser que moi aussi j’avais le même salaire. Son AUTORITE était en jeu tu comprends. Elle a pu se passer les nerfs en ne m’adressant plus la parole que pour me dicter ce que j’avais à faire jusqu’à la fermeture. Ce fut si bon.
Puis en dessus du store manager (qui, je le répète, pouvait s’habiller un tout petit peu comme il le souhaitait) il y avait l’area manager, responsable de plusieurs magasins, et qui avait le droit de s’habiller ENTIEREMENT TOUT COMME IL LE VOULAIT. Résultat, l’area manager de là où j’ai travaillé portait un jeans avec une chemise en jeans et avait un sale look ringard qui faisait bien laid devant les clients. (Si tu aimes porter un jeans avec une chemise en jeans sache que ça fait sans doute très bien sur toi, mais là j’ai un peu trop de ressentiment contre ce gros abruti lourdingue et peloteur pour que mon fashion jugement soit autre que pure mauvaise foi).
Travailler dur, être debout, courir partout, porter un uniforme, m’abimer les mains avec les produits d’entretien (en trois semaines j’ai les mains comme du papier de verre, et encore il ne fait vraiment pas froid, je me souviens que l’hiver dernier les jointures de mes doigts saignaient quand je serrais les poings)(fin de l’épisode « Ma vie c’est du Zola », je vous remercie de l’avoir suivi) tout ça j’y étais préparée.
Il y a juste un truc que je n’ai pas vu arriver.
Et que je n’ai pas toléré.
Le managering à la con sauce américaine, le mépris, la haine et les petites humiliations des chefs sous couvert de corporate attitude de mes deux.
La suite à la prochaine fois, tu veux ?
