mercredi 24 mai

Drame en un acte

 

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C'est la fin de la leçon, la plupart de mes élèves sont déjà dans le couloir, quand je réalise qu'au fond de la classe Nelly pleure à gros sanglots. Assise à côté d'elle pendant le cours, Sylvia vient de partir le menton en l'air et sans un mot. À la même table (mes élèves sont assises par quatre), en train de prendre les dernières notes, Maya a l'air de ne pas suivre la scène et s'affaire plutôt à souligner les mot-clés.

"Que se passe-t-il Nelly?", je demande, absolument désolée. Cette gamine est adorable, mais peut se mettre dans tous ses états quand elle ne comprend pas quelque chose: elle a déja pleuré à cause d'une mauvaise note.

"Riiiieeeeeen", elle hoquète.

"Dis-moi ce que je peux faire pour arranger les choses". je reformule, me rappelant les derniers éléments de language super précis qu'on nous demande d'utiliser avec les élèves. (Il s'agit d'exprimer, avec un language positif et ouvert, une question qui les invitera au dialogue et à l'échange)("Rhaaaaa bon sang, ne te balances pas sur ta chaise, tu es déjà tombée vingt-sept fois et ça me saoûle" est un très bon contre-exemple)(alors que pourtant, parfois, c'est le seul truc que tu voudrais vraiment exprimer)(c'est dommage).

"Il y a une fille d'une autre classe qui a dit des ragots sur Nelly et Sylvia les a crus", explique Maya sans lever la tête de son cahier.

Nelly redouble de sanglots en tentant vainement de faire rentrer son cahier de français dans un sac déjà plein à craquer.

Il ne sera pas dit qu'il y aura du harcelement scolaire dans ma classe! J'interviens alors:

"Eh bien c'est à cette autre fille de se sentir mal, et c'est à Sylvia de ne pas écouter les ragots. Ce n'est pas à toi de pleurer, du tout!"  j'assène avec force.

(Qu'on m'envoie au Moyen-Orient, à la fin, je suis si douée pour apaiser les conflits).

Et puis j'ajoute, comme pour me justifier: "Je ne savais vraiment pas qu'il y avait un probleme entre vous, toute votre table travaille si bien ensemble, c'est pour ça que je ne vous changeais jamais de place".

C'est alors que fermant son cahier d'un geste sec Maya a conclu, laconique: "oh, il n'y a pas de problème du tout, elles sont meilleures amies".

Posté par _ Aurelia _ à 05:36 - Commentaires [1] - Permalien [#]
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dimanche 19 mars

Elise a un problème

Elle a une malformation au niveau des yeux, et ses pupilles n'accomodent pas la lumière.

Parfois elle y voit très bien, et parfois ses pupilles ne se rétractent pas et elle est complètement aveuglée.

Quand je sais que son groupe arrive dans ma salle je baisse direct les stores et je mets la lumière électrique.

En Angleterre le tableau noir et la craie ce n'est pas leur truc, tout se passe sur des tableaux blancs avec marqueurs, et sur des tableaux retroéclairés sur lesquels les cours sont projetés. (J'essaie de dire par-là qu'on est dimanche soir et que je prépare des PowerPoints, parce que c'est comme ça que j'enseigne).

Pour Elise j'imprime le PowerPoint en grand format, une slide par page, et c'est comme ça qu'elle suit. Elle est assise au premier rang bien sûr, mais si j'écris quelque chose au tableau, un truc improvisé pas sur son PowerPoint imprimé, je viens et j'écris dans son cahier.

Elise participe à mort, elle lève tout le temps la main, s'insurge si je ne l'interroge pas assez, parle français en toute confiance (elle parle gujarati à la maison et anglais à l'école, les enfants qui parlent déjà deux langues -et il y en a énormément à Londres- sont parfois moins apeurés en cours de langues).

Elise a quand même un niveau assez faible, et son écriture se ressent de son handicap, elle écrit plutôt gros et pas très droit.

Mais je suis sûre qu'elle fera son bonhomme de chemin, parce que son handicap a plus l'air de la booster que de l'arrêter. Quand elle doit travailler en groupe, si les autres élèves ne tourne pas les documents vers elle assez vite, je la vois attraper les feuilles d'un coup sec et les parcourir, le nez collé, pour ne pas en perdre une miette et se retrouver dernière.

C'est elle qui est venu me dire que je devais lui imprimer les cours.

C'est elle qui me rappelle, quand je change la façon dont les élèves s'assoient dans ma classe, qu'elle doit rester au premier rang.

Le jour de la rencontre parents-profs ses deux parents m'ont demandé si je savais que leur fille avait droit à 25% de temps en plus pendant les contrôles. Ce n'était qu'une question rhétorique, j'ai bien aimé.

On est vendredi, il est 15h15 et les élèves ont fini semaine. Je suis en train de changer de bâtiment et me voilà prise dans une foule dense de petites filles pressées de rentrer chez elle. (J'enseigne en école de filles, c'est assez courant les écoles unisexes en Angleterre).

Je me retrouve à marcher à côté d'Elise, mais je ne sais pas si elle me voit.

"Hello Miss" elle dit. Ah ben voilà. "Hello Elise" je réponds.

"We have French on Monday?" elle demande.

On est en mars, je ne connais toujours pas mon emploi du temps, du coup je réponds "yeuweughyaeuwellyesIthink".

(Cette cascade est excécutée par un professionnel, ne faites pas ça chez vous).

"I like French, I like reading a lot", elle ajoute.

Et elle m'explique qu'elle lit au moins cinq livres par semaine, et elle me montre avec ses doigts combien les livres qu'elle lit sont épais.

Je lui réponds que moi aussi je lisais beaucoup quand j'avais son âge, et que j'adorais le français.

On s'est arrêtées au milieu de la cour et on laisse les autres élèves nous dépasser. Elle me pose alors la question que toutes mes classes me posent les unes après les autres: mais alors en France, on étudie le français, comme ici en Angleterre on étudie l'anglais? La litterature et tout et tout?

Pour mes élèves le français c'est un déluge de grammaire barbare, et un truc plutôt pas vraiment utile, alors que l'Anglais c'est le sujet le plus important de leur emploi du temps.

J'explique que oui, qu'on étudie des romans et qu'on écrit des rédactions, que c'était ma matière préférée.

Je l'ai étudié à la fac, alors? Non, j'ai étudié l'histoire. Ah bon, mais pourquoi j'enseigne le français? Parce que c'était ma langue maternelle, alors quand j'ai décidé de devenir professeure en Angleterre on m'a autorisée à l'enseigner.

Ah bon. D'accord.

"Have a nice weekend, Miss"

"Have a nice weekend, Elise, see you Monday".

Posté par _ Aurelia _ à 21:21 - Commentaires [2] - Permalien [#]
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